
William Somerset Maugham est à la littérature britannique ce qu’est Maupassant à la littérature française : un grand romancier et un nouvelliste d’exception. Ils sont d’ailleurs très souvent comparés. Les trois grosses dames d’Antibes est le premier des quatre tomes publiés par Robert Laffont qui souhaitait regrouper toutes les nouvelles de l’auteur (120 au total). Trente nouvelles pour ce premier livre. Un petit bijou.
Difficile de parler d’un livre dans sa globalité lorsqu’il est composé d’autant de petites histoires. L’écrivain ayant beaucoup voyagé dans sa vie, sa connaissance du monde se reflète dans ses écrits. Ainsi, il transporte le lecteur dans les îles Samoa et la Polynésie, avant de passer par les États-Unis et l’Europe. Le trait commun à chaque histoire est le narrateur, très souvent – voire toujours – un Anglais de bonne famille, parfaitement élevé, symbole de la petite bourgeoisie anglaise comme on se l’imagine, comme si Maugham se mettait en scène.
Des rencontres sont toujours à l’origine d’une histoire, et c’est cela que raconte Maugham. Sans jamais tomber dans la superficialité, l’auteur a tendance justement à la dénoncer et à malmèner les personnages les plus éloignés de son idéal. Le ton est plutôt gai, enjoué, les histoires plutôt marrantes, et même si quelques nouvelles abordent un sujet plus grave, le style reste limpide et très plaisant.
Comme exemple, nous pourrions prendre celui de la nouvelle L’Indomptable, dont l’action se passe dans la campagne française lors de la Seconde Guerre mondiale. Une jeune fille se fait violer par un officier allemand, qui tombe ensuite amoureux d’elle. Il va tout faire pour la séduire en ramenant à ses parents des provisions, une bénédiction pendant ces temps de disette. La fille le porte en horreur, encore plus lorsqu’elle découvre qu’elle est enceinte de lui… Sujet pas forcément évident, mais traité avec douceur par Maugham qui, sans choquer le lecteur, l’amène petit à petit vers une issue encore plus douloureuse que le commencement.
Je ne parle que de cette nouvelle en particulier car elle m’a marquée, mais la légèreté agréable est le maître-mot de ce recueil, de par la variété d’histoires dont il est composé et par le style rythmé et sympathique de l’écriture. A ne pas manquer la nouvelle Les trois grosses dames d’Antibes, très drôle – l’histoire de trois grosses femmes au régime, dégoûtée d’en voir une quatrième s’empiffrer et rester mince.
C’est un formidable moyen de découvrir cet auteur. Un recueil à lire, à reposer, à entrecouper d’autres lectures, pour profiter de toutes ces petites tranches de vie magnifiquement racontées.
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Les trois grosses dames d’Antibes
William Somerset Maugham Robert Laffont, 693 pages
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Derrière ce titre au premier abord peu attirant se cache pourtant un livre profond et très bien maitrisé par un des plus grands auteurs américains du XXe siècle, John Updike. Le titre en anglais est Rabbit, Run, et dès les premiers chapitres, le lecteur en comprend tout le sens. L’histoire est celle de Harry Angstrom, 26 ans, père et mari banal, démonstrateur de gadgets de cuisine dans une banlieue de Pennsylvanie. Une vie moyenne en somme, sans plus ni moins. Il est surnommé Rabbit grâce à son glorieux passé d’athlète vedette en basketball dans son lycée. Une blessure et les ambitions de Rabbit s’évanouissent. En apparence du moins, car Rabbit ne supporte plus cette vie conforme. Alors un jour, sans prévenir, il abandonne sa famille, prend sa voiture et conduit là où bon lui semble.
A travers ce personnage complet, Updike dépeint une Amérique des années 60 standardisée dans laquelle sont enfermés les gens. Les devoirs liés à la religion, au travail et à la famille cloitrent les gens dans une vie qui souvent ne leur convient pas. Rabbit craque car il ne supporte pas d’avoir connu la grandeur au lycée et d’être retombé dans l’anonymat avec une femme qu’il n’aime qu’à moitié. Peut-il seulement aimer ? La seule façon qu’il trouve de retrouver son identité est de fuir pendant des mois sans donner la moindre nouvelle. Il a une aventure avec une femme, lui réclame des gâteries peu communes pour l’époque, redécouvre les plaisirs de l’alcool qu’il avait arrêté…
Si le début du livre est passionnant, la seconde moitié l’est un peu moins. Harry ne va pas au bout de sa démarche, se dégonfle, et cela peut énerver ou agacer le lecteur. D’un point de vue personnel, je me suis ennuyée devant le tournant que prenait sa vie. A certains moments, le récit peut manquer d’énergie. Toutefois, l’impression générale est bonne, notamment parce qu’Updike traite le breaking point psychologique qui pousse les gens à faire des choses incroyables dont on ne les soupçonnerait pas ; tout ça sur fond d’Amérique des années 60. Monsieur Updike, vous avez tout compris.
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Coeur de lièvre
John Updike Éditions Points, 341 pages
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Vladimir Nabokov est un monument de la littérature du XXème siècle grâce, notamment, à son œuvre majeure Lolita. Alors quand son fils décide de publier un livre posthume, écrit par Nabokov durant les derniers mois de sa vie, tout le monde aurait dû être content. Sauf… sauf que Nabokov avait demandé à ce que ses notes soient détruites après sa mort, et donc non publiées. D’où la polémique dans le monde littéraire : fallait-il publier ce roman ? Je peux vous donner la réponse dès maintenant : NON.
La polémique ne s’arrête cependant pas à ce non-respect des dernières volontés de l’auteur, mais également (et surtout) au fait que le livre est inachevé. Il ne peut être classé dans les « romans », ni même les « nouvelles », mais plutôt en tant que « document », pour les raisons que je vais expliquer dans ce billet. Voici des photos que j’ai prises pour vous en montrer l’es pages intérieures, où les fiches bristol sur lesquelles Nabokov avait l’habitude d’écrire (et que sa femme recopiait à la machine ensuite) ont été scannées :



Le livre commence donc par des fiches très bien rangées et numérotées par chapitre. On y lit une histoire, celle d’un triangle amoureux avec, au centre, Flora, entourée de son mari obèse Philip et de son amant Eric, qui a écrit Ma Laura, récit déguisé de sa relation avec la belle Flora. Vous l’avez compris, Flora est l’original de Laura. Il y a quelque chose d’assez émouvant dans le fait de lire le livre en anglais écrit de la main de l’auteur.
Cependant, à la moitié du livre, la notation des fiches change et le lecteur a devant lui des prises de note d’idées, plus qu’un véritable récit. Et c’est là que mon problème avec cette histoire de fiches publiées est apparu. Du plaisir de lire les fiches ordonnées de l’auteur, on passe à un certain malaise devant ce voyeurisme littéraire. Le lecteur a le sentiment de rentrer dans l’intimité du travail de Nabokov. Imaginez la colère que l’on peut ressentir quand quelqu’un lit l’un de nos textes contre notre volonté et avant même que nous l’ayons fini ! A quoi ça rime d’émettre une critique puisqu’il n’est pas fini ? A rien.
Le fils Nabokov a jugé important de s’expliquer dans une introduction au livre, dans lequel il confie que sa famille n’a pas pu brûler ces fiches – je pense, en toute honnêteté, que je n’aurais pas pu le faire non plus – et que, poussé notamment par « une presse toujours avide de dégoter le scoop croustillant », il a cédé (en gros). Deux ironies à retenir : la fin des remerciements du fils, qui n’oublie pas les gens qui n’ont jamais réussi à le faire changer d’avis, et cette fiche, par lequel commence et finit le livre et sur laquelle sont couchés des synonymes du verbe « supprimer », comme pour nous rappeler la volonté de l’auteur :

Pour résumer, le livre n’a aucun intérêt littéraire. Restons naïfs en croyant la bonté du fils qui a voulu partager au monde entier le travail ultime de son père dans un but purement culturel et certainement pas financier. Je partage l’idée des critiques professionnelles qui considère que ce roman peut nuire à la réputation et à l’image que les lecteurs s’étaient faites de Nabokov. C’est finalement un écrivain comme un autre, qui fait des fautes et qui hésite.
[Pour continuer, plein de réactions partout sur les sites français dont voici quelques articles :
- "La parution de L'original de Laura banalise le travail de Nabokov" sur l'Express
- et l'excellent "Pourquoi L'original de Laura n'aurait jamais dû être publié" sur Slate.fr]
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L’Original de Laura
Vladimir Nabokov Gallimard, 163 pages
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Port et Kit Moresby sont jeunes, beaux et plutôt aisés. Ils quittent le temps d’un long voyage leur Amérique natale pour parcourir l’Afrique du Nord avec leur ami Tunner. Ce qu’ils pensaient pouvoir guérir – leur couple – se désagrège en fait au fur et à mesure de leur périple. Au cours d’un voyage, alors que Port est parti avec un autre moyen de transport, Kit et Tunner ont eu une aventure qui va pousser la jeune femme dans les retranchements de la culpabilité. Un malheur arrive, et c’est tout le petit groupe qui explose.
Paul Bowles nous offre ici un livre somptueux sur le couple et l’individu, sur cette capacité du remord à ronger l’être et à le détruire. Il y a peu de dialogues, ce qui installe une ambiance pesante autour des personnages qu’on sent mal dans leur peau. Ils se parlent peu, échangent peu et la présence des autres suffit pour réveiller le moindre problème.
Avec une écriture touchante et douce, Bowles décrit une déchéance du couple selon lui inévitable. Si même un voyage extraordinaire dans le Sahara ne suffit pas à sauver un couple, vous pensez bien que la routine des grandes villes n’arrangera rien. Une vision désabusée de l’amour et du mariage, superbement écrite, qui met en lumière les difficultés de deux êtres liés à évoluer et vieillir de la même façon.
Le titre révèle toute l’ambigüité des protagonistes, qui pensent que le Sahara est un terrain de jeu comme un autre pour des New Yorkais de bonne famille – encore une idée fausse, une illusion de plus qui va les décevoir – encore une fois.
Un magnifique livre donc, à travers lequel l’auteur nous fait découvrir sa vision de l’Afrique du Nord et sub-saharienne, lui-même ayant vécu 53 ans à Tanger. Des paysages qu’on imagine à couper le souffle, nature, sauvages et ce contraste avec trois occidentaux urbains plongé dans cet univers souvent hostile, qui ne va pas les mener là où ils l’espéraient.
A découvrir absolument.
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Un thé au Sahara
Paul Bowles Gallimard, 289 pages
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