Tortilla Flat – John Steinbeck

1 mars 2011  |  Les livres  |  8 Comments

Prix Nobel de littérature en 1962, John Steinbeck appartient à cette génération d’écrivains étasuniens engagés socialement et dont certaines œuvres auront profondément marqué la vie culturelle voire même politique des États-Unis durant l’entre-deux-guerres, à l’instar de Sinclair Lewis ou d’Upton Sinclair, à qui l’on doit notamment les célèbres Oil! (librement adapté au cinéma en 2007 sous le nom de There Will Be Blood) et surtout The Jungle (publié en 1906 et qui, après avoir provoqué un véritable scandale à Chicago, débouchera sur une amélioration des conditions sanitaires dans les abattoirs du pays via les Meat Inspection et Pure Food and Drug Acts).

Proposé en librairies pour la première fois en 1935, Tortilla Flat peut à juste titre se voir considéré comme le premier véritable succès critique de Steinbeck, un auteur d’avantage connu pour ses romans mettant en scène des ouvriers agricoles broyés par la Grande Dépression, comme en atteste le succès jamais démenti des désormais cultes Des souris et des hommes et Les raisins de la colère.

Bien qu’il doive une grande partie de sa notoriété aux deux œuvres suscitées (auxquelles il convient d’ajouter A l’Est d’Eden, adapté au cinéma en 1955 par Elia Kazan), Steinbeck s’essaya également à d’autres genres, tels le roman de flibuste avec La Coupe d’Or (1927), la guerre et l’espionnage avec Lune Noire (publié clandestinement en 1942 par Vercors et ses Éditions de Minuits), ou encore le récit journalistique avec America And Americans en 1966.

Ce que certains ignorent, en revanche, reste la – pour le moins – « surprenante » fin de vie de l’écrivain originaire de Salinas, accusé d’avoir plus ou moins renié ses convictions d’antan. Son soutien ouvert apporté aux politiques américains lors de la Guerre du Vietnam et son amitié avec le très anti-communiste président Lyndon B. Johnson, vinrent effectivement ternir outre-Atlantique l’image militante et engagée d’un Steinbeck alors toujours aussi populaire. Un revirement toutefois sensiblement moins marqué que celui effectué vers le début des années 1950 par une autre grande figure littéraire américaine, John Dos Passos. Fils illégitime d’avocat et ardent défenseur du communisme durant les années 1920 (il fut notamment incarcéré pour « syndicalisme criminel »), Dos Passos fut lui aussi vivement critiqué au sein des milieux intellectuels pour avoir renié au crépuscule de sa vie. L’auteur de Manhatan Transfer et de la Trilogie U.S.A., pourtant anti-militariste convaincu et pilier du soutien apporté aux flux d’immigration par nombre d’écrivains, décida après la Seconde Guerre Mondiale de combattre ce qu’il avait toujours défendu, et alla jusqu’à épauler la candidature aux présidentielles américaines d’un homme d’extrême-droite.

Sans le sou et peu enclin à travailler pour s’en sortir, Danny erre à Tortilla Flat, quartier isolé et pauvre situé sur les hauteurs Monterey, une ville côtière de Californie, elle-même perdue à une grosse centaine de kilomètres au sud de San Francisco. Fraichement revenu de la Grande Guerre, il hérite un beau jour d’une maison, ou plutôt de deux, léguées par un grand-père dont on ne saura finalement pas grand chose, ce qui semble arranger tout le monde à commencer par Steinbeck, qui comme à l’accoutumée, n’aime pas à proprement parler s’étaler sur le passé des personnages dont il choisit de narrer l’histoire.

Ce qu’on apprend vite, en revanche, c’est que Danny aime boire, et si possible entouré d’amis. Il va donc héberger dans sa nouvelle demeure (oui, sa seule et unique maison désormais, l’autre ayant brûlé, ce que vous apprendrez plus en détails si vous lisez cet excellent roman) quelques uns de ses proches, ainsi que les amis de ceux-ci. Constamment tiraillés entre leur soif de justice et leurs instincts les plus primaires, les nouveaux pensionnaires de Danny vont rapidement venir chambouler la vie de celui-ci. Le petit quartier de Tortilla Flat va alors vivre au rythme de la logique hilarante de Pilon, le cerveau du groupe, ou de la quête du trésor détenu par le Pirate, personnage mi-homme mi-chien qui viendra se greffer à la petite troupe, apportant avec lui son argent et (hélas) sa meute.

Et Steinbeck de nous entrainer vers le quotidien parfois difficile mais fleurant bon la camaraderie d’une joyeuse bande de « paisanos ». Une plongée pleine de fraicheur et de simplicité dans les tribulations hilarantes d’hommes simples, pauvres mais jamais misérables, réunis autour de Danny comme des chevaliers autour du Roi Arthur, le côté épique en moins. Un récit court et drôle, et qui préfigure dans un sens certaines œuvres plus récentes telles que Stupid America d’Abelardo « Lalo » Delgado et surtout l’ensemble du répertoire de Luis Valdez et son fameux Teatro Campesino, des pièces de théâtre succulentes et truffées d’humour qui ont valu à leur auteur une renomée conséquente tant au niveau critique qu’au sein des milieux universitaires.

Comme souvent, entre deux tirades anti-capitalistes (« The paisanos are free of commercialism, free of the complicated systems of American business, and, having nothing that can be stolen, exploited or mortgaged, that system has not attacked them very vigorously »), Steinbeck nous invite à prendre conscience de l’importance à accorder aux petits bonheurs simples et pour beaucoup (hélas) anecdotiques (« To think, all those years I lay in that chicken house, and I did not know any pleasure. But now, oh, now I am very happy. »), ainsi qu’au charme des paysages qui peuvent nous entourer. Bien que pauvre et parfois sans pitié, Monterey n’en demeure pas moins une ville superbe et pleine de vie, regorgeant de personnages secondaires hauts en couleur tels que Cornelia Ruiz ou Teresina Cortez. Steinbeck construit tout un roman autour de valeurs humaines qu’il estime essentielles, comme l’entraide, mais aussi et de façon plus étonnante la spiritualité, symbolisée notamment par les nombreux pêchés commis au fil des tribulations de Danny et de ses amis, et de la recherche constante de justifications et de pardon (cf. la logique parfois douteuse de Pilon).

Tortilla Flat a toutefois dû, depuis quelques années déjà, faire face à quelques critiques, les mêmes qu’ont d’ailleurs pu essuyer avant lui des romans tels que La case de l’Oncle Tom de Harriet Beecher Stowe (1852). Pour faire simple, il est reproché à Steinbeck d’avoir « osé » représenter des personnages clairement « chicanos » sans en avoir lui-même été un… Pour toutes celles et ceux qui ont l’énorme chance de ne pas mariner quotidiennement dans ce formidable univers qu’est celui de des universités européennes et nord-américaines, il faut savoir que ce microcosme intellectuel, fortement influencé par l’extrémisme post-colonialiste qui gangrène les milieux culturels depuis quelques années, fait qu’il est devenu presque impossible de parler d’une minorité si l’on n’appartient pas à celle-ci, à moins bien sûr de constamment placer cette dite minorité sur un pied d’estal tout en prenant bien soin de s’auto-flageller en permanence, quitte à répéter ad nauseam combien nos propres origines peuvent être viles et corrompue (cf. Ruth Prawer Jhabvala, dont le puant Heat and Dust devrait d’ailleurs faire l’objet d’une prochaine critique, et à qui nous conseillons vivement de suivre une bonne thérapie).

Bref, ne passez pas à côté de ce petit bijou, fort heureusement bien éloigné de cette insupportable lourdeur dont peut par exemple pâtir Les raisins de la colère (« toc toc, c’est moi, Pathos, est-ce que je peux venir polluer tout le roman? »). Un roman drôle, truffé de références à la saga Arthurienne, et qui vous fera à n’en pas douter passer d’excellents moments de lecture.

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Tortilla Flat 

John Steinbeck

Collection Folio, 251 pages

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Littérature japonaise

27 février 2011  |  Les challenges littéraires  |  19 Comments

Quand il s’agit de littérature étrangère, j’ai deux amours : la littérature américaine du XXème siècle (ça, je pense que tout le monde le sait), et la littérature japonaise, dont la découverte pas à pas me fait toujours un peu plus tomber en amour.

Pour ne rien vous cacher, ce billet était sensé être une proposition de challenge. Avant de le publier, j’ai eu la bonne idée d’en parler à Sabbio qui m’a dit qu’il en existait déjà un organisé par Choco. J’ai été déçue, notamment parce que j’avais déjà rédigé deux billets et fait un beau logo ; il est bien évidemment hors de question que je le lance maintenant que je sais qu’il y en a un, mais tout de même, je n’ai pas travaillé toute une journée dessus pour rien.

Un immense logo pour apprécier les détails de cette sublime peinture d’Utamaro [1753 - 1806]

Je vais donc lancer un défi personnel pour continuer à découvrir la littérature japonaise. Qu’entends-je par défi personnel ? Simplement lire plus d’auteurs japonais, avec une envie particulière de s’initier à des écrivains peu connus en France mais reconnus au Japon, ainsi que (pourquoi pas ?) proposer des articles présentant les différents aspects de la littérature japonaise. Je le ferai avec la douce et délicate Sabbio, à qui j’avais initialement présenté l’idée et qui a bien voulu m’accompagner.

Si vous souhaitez découvrir la littérature japonaise, n’hésitez pas à vous inscrire au challenge In the mood for Japan de Choco, mais dépêchez-vous, il se termine fin juin !

Dans l’optique d’organiser un évènement littéraire autour du Japon – à défaut d’être un challenge collectif, ce sera un défi personnel -, j’ai contacté la librairie spécialisée Shoten, et c’est Laure qui a pris de son temps pour répondre à mes questions. Un très grand merci à elle pour toutes ces idées de lecture toutes plus tentantes les unes que les autres. Voici ce qu’elle conseille.

Les auteurs majeurs :

  • Haruki Murakami - qu’on ne présente plus
  • Yukio Mishima – dont Marguerite Yourcenar avait fait l’analyse dans un essai
  • Yasunari Kawabat, prix Nobel de littérature en 1968
  • Kenzaburô Oé, prix Nobel de littérature en 1994
  • Natsume Sôseki, considéré comme le plus grand auteur japonais de la fin du XIXe siècle
  • Junichirô Tanizaki, un écrivain très populaire de la première moitié du XXe siècle
  • Ryûnosuke Akutagawa, « le père de la nouvelle japonaise » – le prix Akutagawa, le prix le plus prestigieux du pays, qui récompense deux fois par an une nouvelle japonaise a même été créé en son honneur
  • Kôbô Abé – textes fantastiques et étrangers
  • Edogawa Ranpo, fondateur du roman policier d’investigation japonais
  • Nagai Kafû – textes sur la prostitution, les geishas, les cabarets au début du XXe siècle
  • Osamu Dazai, considéré comme l’un des plus grands auteurs de fiction japonais
  • Yasushi Inoue – fictions historiques sur l’ancien Japon et l’Asie
  • Masuji Ibuse, qui reçût l’Ordre du Mérite Culturel japonais, plus grande récompense artistique
  • Akira Yoshimura – textes sur la Seconde Guerre mondiale et sur les légendes japonaises
  • Yôko Ogawa, influencée par Haruki Murakami et la littérature américaine du XXe siècle
  • Ryû Murakami (pas de lien de parenté avec Haruki), que l’on peut considérer comme le Bret Easton Ellis japonais (adolescence, sexe, alcool et drogues)
  • Natsuo Kirino, auteur de thrillers
  • Eiji Yoshikawa – textes historiques
  • Sei Shonagon et Murasaki Shikibu, qui vécurent autour de l’an 1000 – textes japonais médiévaux

La liste « idéale » de textes à lire « pour avoir un panorama assez complet du Japon du Moyen-Age à nos jours » dixit Laure :

  • Le convoi de l’eau (Akira Yoshimura)
  • Le chaudron (Kiyoko Murata)
  • Un amour insensé (Junichiro Tanizaki)
  • Je suis un chat (Natsume Sôseki)
  • Pluie noire (Masuji Ibuse)
  • La mer (Yôko Ogawa)
  • Rashômon (Ryûnosuke Akutagawa)
  • Gibier d’élevage (Kenzaburô Oé)
  • La chambre rouge (Ranpo Edogawa)
  • Soleil couchant (Osamu Dazai)
  • Cahier kangourou (Kôbô Abé)
  • Le maître de thé (Yasushi Inoue)
  • Scènes d’été (Nagai Kafû)
  • Contes d’Ise (anonyme)
  • Notes de chevet (Sei Shonagon)
  • Out (Natsuo Kirino)
  • Bleu presque transparent (Ryû Murakami)
  • Un artiste du monde flottant (Kazuo Ishiguro, qui écrit en anglais)
  • La course au mouton sauvage (Haruki Murakami)
  • Le marin rejeté par la mer (Yukio Mishima)

Et parce que ce logo est quand même le plus beau du monde et que ça me ferait trop mal de ne pas l’utiliser, il sera repris dans les chroniques de nos lectures.

Un beau programme nous attend.

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Les liens du samedi – 26/02/11

26 février 2011  |  Les revues de web  |  5 Comments

Sorry, there are no polls available at the moment.

  • J’aurais besoin de connaître votre avis sur la revue de web hebdomadaire !

Partout ailleurs sur le web littéraire :

  • Accéder aux ressources littéraires gratuites (La Feuille)
  • La société Moulinsart a été déboutée à la Cour d’Appel : il est possible de parodier Tintin à poil (BibliObs)
  • Le Prix Pulitzer 2010 a choisi les éditions du Cherche Midi pour sa publication en France (L’Express)
  • Tennessee Williams, Hemingway et M. et Mme Sartre (Télérama)
  • Un livre par an, il y en a qui ont de l’inspiration… ou beaucoup de choses à dire (Le Figaro)
  • La critique professionnelle en pleine réflexion sur son avenir (Le Monde)

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Le joueur d’échecs – Stefan Zweig

25 février 2011  |  Les livres  |  3 Comments

La grande sensibilité de Stefan Zweig n’est plus à prouver, mais chacun de ses textes est là pour rappeler quel homme intègre et honnête il était, lui qui n’a jamais supporté l’arrivée de Hitler au pouvoir. Exilé et suicidé parce qu’il ne pouvait pas accepter et assumer ce qui se passait dans le monde au début des années 40 ; cela fait réfléchir sur l’engagement et la responsabilité de chacun dans les grands évènements de notre époque.

Après La Confusion des sentiments, Lettre d’une inconnue et Amok, chroniqués par Julien, je vais vous parler aujourd’hui de ma première lecture de Zweig, Le joueur d’échecs, publiée à titre posthume en 1943.

Lors d’un long voyage en paquebot qui doit l’amener en Argentine, le narrateur, un Autrichien, voyage avec le champion du monde d’échecs en titre, Czentovic, réputé pour être un génie mais d’une arrogance sans limite. Intrigué par ce personnage, le narrateur va vouloir jouer avec lui, et va pour cela monter un petit club informel de joueurs lors du voyage.

Pendant un match contre le maître des échecs, et alors qu’ils sont sur le chemin d’une défaite écrasante, ils vont se faire aider par un inconnu à la technique impressionnante, qui va réussir à les mener à une partie nulle, autant dire, à une quasi victoire face au champion du monde.

Dès de le début de la nouvelle, on conclut rapidement que le joueur d’échecs dont parle le titre de la nouvelle est ce fameux Czentovic ; on a complètement faux. Le héros est en fait cet homme qui va les aider, M. B…, qui déclare n’avoir pas joué aux échecs depuis 20 ou 25 ans et qui pourtant démontre des qualités d’analyse hors du commun. Comment est-ce possible ? Je vous laisse le découvrir par vous-mêmes.

Cette nouvelle de Zweig est absolument magnifique car elle mêle la légèreté à la gravité, les échecs au nazisme, et parle avec justesse d’une souffrance qui jamais ne partira vraiment. Les échecs ont été, à un moment de la vie de M. B…, sa seule occupation intellectuelle, et sûrement ce qui l’a protégé de la folie. Il n’est pourtant pas un homme complètement guéri, traumatisé par une expérience dont personne ne serait sorti indemne.

Un très beau texte, fort, intense, qui se lit en une petite heure et qui est disponible en ebook gratuit.

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Le joueur d’échecs

Stefan Zweig

Éditions Le Livre de Poche, 95 pages

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