
Grand spécialiste oublié du « merveilleux scientifique » à la française, Gustave Le Rouge ne semble pas tirer avantage pour le moment de l’engouement dont bénéficient certains de ses contemporains, bien que quelques uns des ouvrages de l’écrivain originaire de Valognes aient en leur temps rencontré un certain succès, comme en atteste l’adaptation en série télévisée dont fut affublé en 1984 Le mystérieux docteur Cornelius.
Aussi le retour en grâce actuel de Maurice Renard ou de Régis Messac, dont les récentes rééditions semblent avoir fait l’objet d’un accueil unanime, ne saurait faire oublier le quasi-anonymat dans lequel restent plongés un bon nombre d’écrivains de science-fiction d’antan, tels que Paul d’Ivoi, ou donc Gustave Le Rouge.
Une omission surprenante quand on connait le mouvement de sympathie actuel envers les auteurs du début du 20ème siècle, si bien qu’on en vient à se demander pourquoi de tels trésors à l’instar de ceux publiés en leur temps par J.-H. Rosny demeurent encore et toujours introuvables en librairie. Si les puristes salueront toutefois les excellentes initiatives de maisons d’édition telles que L’Arbre Vengeur ou Les Moutons Électriques, il reste navrant de constater qu’à ce jour seul un cinquième des romans de Gaston Leroux (pour n’en citer qu’un) soit publié, alors que les textes de cet auteur sont pourtant libres de droit.
Habitué – comme tant d’autres – des publications en feuilleton, format alors particulièrement prisé par les lecteurs, Gustave Le Rouge joue pourtant parfaitement des rebondissements, entrainant ses personnages dans des situations plus rocambolesques les unes que les autres, et n’hésitant jamais (contrairement à Maurice Leblanc) à malmener ses héros.
L’histoire de L’esclave amoureuse nous entraine à la Nouvelle-Orléans, où un riche et honnête propriétaire terrien (et, précisons-le, esclavagiste à ses heures perdues) épouse une femme magnifique qu’il sauve au passage d’une destinée peu reluisante. Très vite, Madame s’ennuie, et décide donc de se prostituer – plus par plaisir que par nécessité – auprès de tous les marins et Don Juan du coin, bien aidée en cela par sa servante et la fille de celle-ci. S’en suivront des meurtres en veux-tu en voilà, une bonne dose de vengeance, de sexe, et autres ingrédients inhérents à tout roman d’aventure digne de ce nom.
Sauf que l’explication à cet « oubli d’édition », d’abord subtile, devient de plus en plus évidente au fil des pages : L’esclave amoureuse est un livre atrocement raciste et colonialiste.
Morceaux choisis :
« Les noirs se rendirent au travail avec une allégresse qui eût fait réfléchir Fourier et Kropotkine et même Krupp et Lebaudy. Ces esclaves étaient heureux parce qu’on les traitait paternellement. »
« Il était d’usage [...] d’accorder une liberté relative aux noirs en les laissant maîtres de gagner leur vie, comme ils l’entendaient, à la condition qu’ils rapportassent à leurs propriétaires, chaque semaine, une somme fixée. Beaucoup de créoles ne se faisaient pas faute de tirer de gros revenus de la prostitution de leurs belles esclaves, noires ou mulâtresses. La vieille Vénus [...] avait traîné dans tous les bouges de la ville. Avec l’hypocrisie caressante de sa race, elle s’insinua, peu à peu, avec l’aide de Lina, dans les bonnes grâces de sa maîtresse. »
« Elle était plus belle peut-être, de la beauté animale et brutale de celles de sa race »
Des extraits qui se passent de tout commentaire, et qui viennent s’inscrire dans une vision pour le moins rétrograde alors ouvertement affichée par beaucoup de Français quant au sort des colonies qu’ils occupaient.
D’aucuns noteront également le sort peu enviable réservé aux personnages féminins (quelle que soit leur couleur de peau), assimilées à des catins sans honte et sans vergogne, gouvernées par les instincts les plus bas et jouant de vilains tours aux hommes qui ont le malheur de les croiser. Une problématique visiblement récurrente dans l’œuvre de Le Rouge, puisque la docile Edda Stroëm, l’un des personnages centraux du Sous-marin de Jules Verne (1902) n’est pas sans rappeler les pathétiques femmes dépeintes par René Barjavel dans Le voyageur imprudent et Ravage, heureuses d’être soumises et de préparer le repas pour ces hommes devant qui elles ne peuvent que s’incliner. A vrai dire, seule Helen, personnage central de L’héroïne du Colorado (1918), semble échapper à cette hallucinante entreprise de diabolisation et d’abrutissement de la femme.
Il convient toutefois de préciser que les points de vue affichés au travers des pages de ce roman étaient largement partagés par la population française au début du vingtième siècle, et sans doute certains de nos propos actuels paraitrons incongrus voire même choquants à quiconque nous lira dans cent ans. Gustave Le Rouge n’était après tout qu’un homme de son temps, et bien qu’il soit désormais difficile de ne pas sursauter à la lecture de certains passages, une remise en contexte semble nécessaire si l’on souhaite se projeter au-delà des quelques horreurs disséminées ci et là.
Car malgré tout, Le Rouge brille par une plume onirique, un style des plus fins, et un souci constant du mot juste. Contrairement à nombre de ses contemporains, au rang desquels on peut citer Maurice Renard, Le Rouge apparait comme un styliste accompli, puisant dans la poésie et les grands romans du siècle précédent (on pense notamment à L’homme qui rit) la matière nécessaire à ses propres ouvrages.
Misogyne autant que raciste, ce court roman ne rend pas justice à l’immense talent d’un auteur méconnu, et l’on ne peut malgré tout que souhaiter à un éditeur bien inspiré de remettre au goût du jour des merveilles telles Le prisonnier de la planète Mars (1908) et La Guerre des vampires (1909).
-
Disponible en PDF ici, c’est court et ça se lit vite.
-
![]() |
L’esclave amoureuse
Gustave Le Rouge Non publié
|
-



Difficile en effet de ne pas grincer des dents à la lecture de ces extraits et c’est bien dommage qu’une belle plume soit délaissée parce qu’elle expose les idées de son époque. Sais-tu si ses autres romans sont dans le même veine?
Sans vouloir justifier l’injustifiable, ce genre de passage reste « d’époque ». On en trouve dans beaucoup de romans écrits à cette période, je suis par exemple tombé sur quelque chose de similaire en me refaisant la Guerre du Feu.
Après, c’est Le Rouge, c’est particulièrement développé, pour ne rien caché. Le racisme, ou la mysoginie.
Dommage, car il écrivait très bien, et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles il est l’un des seuls « grands » du merveilleux scientifique qu’on ne déterre pas.
Oui, c’est toujours un peu pénible de lire ça. Même quand on sait que son point de vue était majoritaire, que ça n’empêche pas d’être un brave homme et un bon écrivain (et que si on éliminait tous les romans sexistes de la littérature, il ne resterait pas grand chose), on ressent une vraie répugnance par dessus laquelle il faut passer pour apprécier le texte. Je commence par découvrir son nom grâce à toi (merci !!!), mais ce que tu en dis me plaît bien. J’ai un vrai goût pour les romans d’aventures feuilletonnés !
Je ne connaissais pas et malgré ton billet talentueux je n’ai pas envie d’explorer plus les écrits de cet homme.
« Gustave Le Rouge n’était après tout qu’un homme de son temps » et bien moi je dis non! Non car d’autres hommes et femmes, anonymes ou non à cette époque considéraient leurs semblables, quel que soit leur sexe, leur couleur ou que sais-je encore avec respect, égalité et bienveillance. Alors non, l’époque n’excuse pas tout et ne me donne pas envie de lire ce monsieur.
(mon emportement est contre lui, pas contre toi d’autant que tu ne l’excuses pas mais équilibre tes propos! ^^’)