
Lorsqu’on pense aux romanciers de l’ère napoléonienne, deux noms viennent à l’esprit : le Français Stendhal et le Russe Tolstoï (dont les derniers jours ont été filmés en 1910). Bien qu’ils ne se soient jamais connus, la ressemblance entre ces deux grands hommes de lettres est indéniable. Ils écrivent non seulement à propos de la même époque, mais ils partagent également une même vision du style qui est toute nouvelle pour leur temps. De Guerre et Paix, Tolstoï déclare que ce n’est pas un roman, car l’histoire n’est pas romancée. Et il est vrai que Tolstoï parle aussi bien de batailles que d’amour avec une telle froideur et une telle distance qu’il est difficile d’imaginer un instant ce qu’il peut y avoir de romanesque dedans. Tolstoï se contente des faits, rien que les faits, toujours les faits, point final.
De cinq ans d’un travail acharné et continu (selon les propres mots de Tolstoï) a résulté l’un des plus grands livres de la littérature mondiale, si ce n’est le plus grand. Guerre et Paix a une aura particulière, et pour parler de mon impression personnelle, j’ai eu le sentiment, en le commençant, de débuter le livre ultime ; et pour la première fois de ma vie de lectrice, j’ai ressenti de la fierté à finir un livre. Guerre et Paix représentait pour moi une étape incontournable.
Publié de 1865 à 1869 dans un périodique russe, Guerre et Paix est séparé en quatre livres, eux-mêmes séparés en parties (de trois à quatre par livre), elles-mêmes séparées en chapitres (de vingt à quarante par partie). Dans l’édition que j’ai lue, il y a 1601 pages, qui ne prennent en compte ni l’introduction de l’éditeur, ni les mots de Tolstoï en annexe. L’édition en question est celle de l’éditeur londonien Everyman’s Library, l’équivalent anglais de la Pléiade. Le coffret est tellement beau que je l’ai pris en photo sous toutes ses coutures (elles sont publiées sur la page FB du site).

Difficile de parler de l’histoire quand il n’y en a pas vraiment une. Tolstoï mélange fiction et réalité à la perfection. Ainsi, le lecteur suit différentes familles de l’élite moscovite, toutes liées les unes aux autres par des mariages, des affinités ou des rancœurs, sur fond de guerre et de batailles napoléoniennes entre Français et Russes. Quelques personnages principaux ressortent : Pierre Bézoukhov, fils non reconnu d’un comte qui finalement héritera de la fortune et du nom de son père à sa mort, la fratrie Rostov (Natasha, Nicholas et Sonya) et la famille Bolkonsky (Andrei et sa jeune sœur Marie), pour ne citer qu’eux. Autour d’eux gravitent leurs parents, des amis, des compagnons de batailles, des serviteurs.
Deux scènes de guerre se distinguent des autres : la victoire française à Austerlitz en 1805 et la victoire russe à Borodino en 1812 lors de la campagne de Russie initiée par Napoléon, rompant ainsi les liens d’amitié avec Alexandre 1er. Les batailles sont fidèles à la réalité, et les leaders des deux camps ne sont pas épargnés par Tolstoï, reprenant le sentiment de l’époque qui jugeait le dirigeant russe incapable de mener une armée, et le leader français ne faisant confiance à aucun de ses généraux.
C’est toute la société russe que dépeint Tolstoï, du paysan au Tsar de Russie, en décortiquant les mœurs, les idéaux de ses concitoyens à une époque charnière de l’histoire du pays. Pour Tolstoï, la Russie ne serait pas ce qu’elle est devenue sans Napoléon. Grâce à lui, tout se transforme très vite.
Des nombreux thèmes sont ainsi abordés. Le mariage est central dans la vie des personnages et on découvre une multitude de raisons qui les poussent à se marier : sentimentales ou pratiques, altruistes ou égoïstes, sages ou décevantes. Finalement, un seul couple arrive à aller au-delà des pressions familiales et des considérations matérielles et financières, sans finalement aller jusqu’au bout de leurs sentiments. Tolstoï, malheureux dans son couple, était alors assez cynique sur l’importance et le pourquoi du mariage. La religion est aussi pointée du doigt, non pas pour la critiquer, mais pour en montrer les limites. La foi chrétienne de Marie, qui jure fidélité à son père en refusant de vivre sa propre vie, et les délires franc-maçons de Pierre, ne sont pas la solution au bonheur selon Tolstoï.
Les deux notions importantes du livre restent la guerre et la paix, qui sont profondément liées. Plus que la guerre et la paix entre nations, Tolstoï s’intéresse aux conflits internes, aussi bien entre personnages d’un même peuple qu’au sein d’une même personne. Le français est couramment parlé dans les salons moscovites, en décalage complet avec la réalité de la vie du Russe moyen. On peut alors se demander comment ces personnages perçoivent les guerres napoléoniennes, eux qui utilisent la langue de l’ennemi et en acclament la culture. Pour Tolstoï, l’unité russe du début du XIXe siècle est une belle illusion, et paradoxalement, ce sont les Français qui vont aider les Russes à se souder.
Tolstoï considère que l’Histoire n’est pas faite par des grands hommes, mais est le résultat d’actions de millions d’individus. Le libre-arbitre n’a donc pas sa place dans les évènements historiques. Très critique envers ses dirigeants, il les accuse de n’avoir finalement profité que de la malchance de Napoléon 1er, dont la chaine de commandement a déraillé à un moment, sans s’être montrés à la hauteur face à ce grand tacticien.
Je ne peux que vous conseiller de le lire. Le lecteur en prend plein les yeux pendant 1600 pages. C’est long, mais le génie littéraire de l’auteur apparait condensé et intense. Le texte est parfaitement maîtrisé, et l’on sent que Tolstoï nous amène là où il avait l’intention de le faire. Il manquera toujours ce titre à votre bibliothèque si vous ne le lisez pas. Je ne pourrais pas dire s’il y a un avant et un après, mais l’œuvre est tellement magistrale qu’elle est incontournable.

Préférez la version originale (proposée notamment par Folio et Le Livre de poche) aux versions allégées (comme les éditions de Points et de Seuil). Il n’y a aucun intérêt à passer de 1600 à 1250 pages (qu’est-ce que 350 pages à l’échelle d’une vie de lecteur ?). Autant lire la version complète rédigée par Tolstoï himself, dont la lecture, malgré le nombre de pages volumineux, file à toute vitesse.
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Léon Tolstoï
Ed. Folio et Ed. Livre de Poche, 1616 pages en deux tomes (pour le texte complet)
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Je le tenterai peut être, il cadrera bien avec mon défi « roman historique ».. enfin, quand j’aurais fini l’autre pavé historique qu’est « Musashi » de Yoshikawa – en comptant les deux volumes il doit bien y avoir aussi 1500 pages..
sinon, petite correction à faire, tu t’es trompée d’un siècle dans les dates de parution ;)
Argh l’erreur fatale :) Merci ! Les pavés de 1500 pages, j’ai donné pour quelques temps là. J’ai mis trois semaines à lire G&P, bon courage pour ton Yoshikawa que je ne connais pas du tout
Mon homme est un fan absolu… moi par contre je ne suis pas sûre de m’y attaquer un jour! Par contre, que le coffret est beau!
Oui, il est sublime. Petite surprise de mon homme qui voulait m’offrir une belle édition, et pas un poche. Je partage l’avis de Monsieur Sabbio :) Tu peux le lire par livre aussi, et découper ta lecture si tu ne te sens pas de tout lire en même (ce que je peux comprendre parfaitement d’ailleurs)
Faudra que je tente l’aventure !
Une bonne occasion de découvrir cette oeuvre, l’auteur et de lire pour les 2 même défis que toi !!!! lol
J’aime bien calculer mes lectures histoire de cumuler les challenges. J’optimise mes lectures pour avancer plus vite dans mes challenges héhé
Trois semaines pour le lire… Chapeau! Si je ne partage pas entièrement ton avis (les considérations de Tolsoï m’ont ennuyée plus qu’intéressée), je partage totalement ton impression d’avoir lu une oeuvre un peu mythique. Allez ouf, c’est fait, et heureusement, il me reste tellement de grands classiques à découvrir. HS: Je découvre aujourd’hui ton nouvel espace et Woaw, c’est très réussi, bravo!
Merci Zarline :) J’ai eu la chance de le lire au bon moment en fait : je viens de finir mes études et je n’ai pas encore commencé à chercher du travail. Donc mes journées étaient libres, et je les ai remplies avec G&P. C’est vrai qu’on a quand même une certaine satisfaction quand on le finit. « Ça, c’est fait »
Ce que j’ai pu aimer ce livre, c’est fou. J’ai vécu dedans pendant quoi… presque 2 semaines et j’ai été passionnée! Par contre, chapeau pour l’avoir lu en anglais hein… Vraiment. Quand je lis en traduction, on dirait que je vais spontanément vers le français…
Pour tout avouer et sans me la péter, je suis super fière de moi ^^ J’aime ton expression « vivre dedans » parce que c’était exactement ça. Tous les après-midis, j’avais rendez-vous avec ce livre et je ne voyais pas le temps passer.
Je l’ai lu l’année dernière, et je partage complètement ton avis, sans oublier ton dernier paragraphe : si Tolstoi a pensé utiles certaines pages, pourquoi les couper?
Exactement ! Quand on est à 1250 pages de lecture, je ne pense pas qu’on soit à 350 pages près pour lire l’œuvre complète :)
Je ne l’ai pas encore lu mais c’est une histoire qu’il faut lire au moins une fois dans sa vie !
C’est à ne pas manquer
Mon grand père russo-polonais était un fan de Tolstoi ! J’ai récupéré ses éditions de 1962 ! =) Mon grand père voulait que je m’appelle Natacha, en référence à Guerre et Paix ?
J’ai adoré le téléfilm avec Clémence Poésy
La classe d’être nommée d’après un personnage de Guerre et Paix. Je me demandais justement s’il y avait des bonnes adaptations
je suis d’accord avec toi,j ai kiffé le roman.j ai beaucoup aimé ton resumé, on dirait tu etais dedans.trop volumineux, mais beaucoup plus interressent.